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D14 est Boosté !

« Je veux vraiment toucher les petites âmes »


Venu de Côte d’Ivoire avec un début de notoriété dans les valises, D14 s’est retrouvé
à Rennes pour reprendre ses études pendant que son clip Gros Bolide (2019)
cartonnait. Aujourd’hui diplômé, père de famille et concentré à 100 %
sur sa musique, il sort Boosté ce 29 avril. Rencontre avec un artiste qui prend son
temps, mais qui sait exactement où il va.


Tu te présentes comment à quelqu’un qui ne te connaît pas ?
Je fais du rap ivoire. C’est du rap en français mélangé au nouchi. On mélange le
français et le nouchi, avec un peu d’humour, beaucoup de flow, et des messages qui
parlent de la vraie vie. Moi, j’aime dire que je fais du turn-up ivoire : c’est d’abord fait
pour kiffer, pour bouger la tête. Mais derrière, il y a des phrases qui touchent.


C’est quoi le nouchi exactement ?
C’est l’argot ivoirien, né dans les années 90. Des étudiants ont commencé à créer
des mots, ça s’est répandu dans toute la capitale, et maintenant tu as même des
gens en entreprise qui parlent comme ça. Ce que j’aime dans le nouchi, c’est qu’il
réunit tout le monde. En Côte d’Ivoire, il y a une cinquantaine d’ethnies avec des
langues locales différentes. Le nouchi, lui, tout le monde le comprend. C’est notre
langue commune, au-delà du français imposé par la colonisation.


Tu arrives en France en 2019 pour reprendre tes études et ton clip Gros Bolide
sort quelques semaines plus tard. Pourquoi ce choix ?

C’est exactement ça, c’est un truc de fou. Le clip sort le 3 octobre 2019, et le 28
novembre je suis déjà en France. Je regarde les gens faire des vidéos, je vois que ça
cartonne vraiment, mais moi je suis là, à distance. Je n’ai pas vécu ce moment-là.
C’est un truc de fou, je n’ai pas vécu mon succès. J’ai repris les études à Rennes,
donc j’ai fait quatre ans loin de la scène, loin du studio, loin des fans. Mes parents
ont toujours voulu que j’aie un diplôme. En Côte d’Ivoire, le pays a connu deux crises
armées, en 2002 et en 2010. Pour eux, il fallait que j’aie quelque chose de solide.
J’avais déjà une licence en pub-marketing, mais une fois ici, j’ai continué sur une
licence en communication puis un master. Ça m’a pris quatre ans. C’était bien, mais
ça m’a éloigné de la scène, du studio et des fans.


Tu as trouvé du travail dans ton domaine depuis ?

C’est encore compliqué. Et ça m’a fait comprendre beaucoup de choses sur la
France. Avant d’arriver, comme beaucoup d’Africains, j’idéalisais ce pays. Une fois
sur place, tu te confrontes au racisme, aux autorisations de travail liées au statut
étudiant, à des portes qui ne s’ouvrent pas comme prévu. Maintenant, quand j’en
parle à mes amis en Côte d’Ivoire, je leur dis : ce n’est pas ce qu’on nous montre.


Tu t’appelles « le Dieu des flows » et « le Kiriki ». Ça vient d’où ?

Le Dieu des flows, c’est mon patron en studio à Abidjan, Shado Chris, le numéro un
des ingénieurs son en Côte d’Ivoire, qui me l’a donné. Je lui proposais des refrains,
des top lines pour des artistes coupé-décalé, et un jour il m’a dit : « toi, t’as trop de
flow, c’est incroyable ». Le Kiriki, c’est plus récent. C’est une façon de dire que je suis
la force tranquille. Il n’y a pas de tapage autour de moi, mais ceux qui connaissent
savent ce que je vaux. C’est calme, mais ça va décoller


Ton idole, c’est 50 Cent. Pas Booba ?
50 Cent, sans hésiter. Et même Booba, ceux qui s’y connaissent vraiment te diront
qu’il copie 50 Cent. C’est lui qui m’a tout appris, qui m’a donné le courage de rapper.
La première fois que j’ai entendu In Da Club, je n’aimais pas, franchement. Mais
quand j’ai vu le clip de Many Men, j’ai dit : « c’est qui, lui ? » Et là, j’ai tout cherché
sur lui, j’ai tout écouté. J’ai même arrêté d’écouter Ja Rule par solidarité (rires). C’est
lui qui m’a lancé.


Et pourquoi D14 alors ?
En fait, c’est un peu tout ce qu’on a dit. C’est très simple. D, c’est la première lettre
de mon nom de famille. Et le 14, parce que je suis né un 14. Quand j’ai découvert
Fifty Cent, je me suis dit « je vais m’appeler D14 ».


Le rap ivoire a encore des barrières à franchir en France ?
Non, je pense que c’est bon maintenant. Il y a Himra, il y a Didi B, il y a Jeune Lion
qui a fait la Cigale récemment, et les gens ne savaient même pas que ce sont des
Ivoiriens. Avec Internet, on est en concurrence directe avec tous les rappeurs du
monde. Ce qu’on met en ligne, tout le monde peut le voir. Nous, en Côte d’Ivoire, on
a longtemps copié les rappeurs français : Booba, Sexion d’Assaut, avant de trouver
notre identité. Maintenant, cette identité existe et elle s’exporte. Il faut juste travailler,
envoyer du lourd, être régulier.


Ton nouveau son Boosté, qui sort le 29 avril, semble marquer un tournant dans
ton écriture. C’est voulu ?

Oui, je suis en train de changer. Depuis que mon fils est né, les choses ont changé.
Les rappeurs, on a tendance à faire de l’ego trip, parler de l’argent, des voitures, des
filles. Moi, je commence à me rendre compte que je n’ai pas envie de ça. Je veux
être vrai. Je veux parler de la vie. Dans un de mes titres [Cœur de ça], je dis : « Le
courage, c’est un bac +5 et taffer en usine ». C’est une réalité que j’ai vécue pendant
mes jobs d’été ici. C’est ce genre de phrases que je veux mettre dans ma musique.
Pas juste du bruit.


C’est quoi la suite pour D14 en 2026 ?
Des sons, des sons, des sons. Et surtout des scènes. C’est ce qui me manque le
plus depuis que je suis en France. Là-bas, quand tu as un titre qui marche, les gens
te contactent. Ici, c’est différent, il y a le tourneur, le booker, le manager, et tu dois
tout construire. Mais ça avance. Je retourne en Côte d’Ivoire en décembre, donc je veux arriver avec de la matière, du contenu, pouvoir tourner là-bas. Et les festivals,j’y crois. Ça va venir.

Léa Tirveilliot

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