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Tourisme du mépris : quand la création de contenu piétine les droits humains

Ces dernières années, un phénomène inquiétant se multiplie sur les réseaux sociaux. Des créateurs de contenu, majoritairement originaires d’Europe ou des États-Unis, se rendent dans des pays d’Afrique, d’Asie ou du Moyen-Orient et transforment leur voyage en un spectacle de dénonciation permanente. Quartiers populaires filmés sous l’angle de l’insalubrité, guides locaux présentés comme “insistants” ou “arnaqueurs”, scènes de négociation montées pour confirmer un narratif bien rodé : ici, le touriste serait toujours victime, et l’habitant toujours suspect.

Mais au-delà de l’image profondément dégradante donnée de ces pays, une autre réalité, bien plus grave, est souvent ignorée : ces vidéos sont fréquemment tournées sans consentement, à visage découvert, et diffusées à grande échelle, comme si les personnes filmées n’avaient aucun droit.

Filmer sans autorisation : une violence banalisée

Dans de nombreuses vidéos devenues virales, on voit :

  • des vendeurs filmés en gros plan,
  • des guides locaux nommément ciblés,
  • des passants moqués ou exposés,
  • des enfants filmés sans l’accord de leurs parents.

Tout cela est présenté comme normal, presque légitime. Comme si, dans ces pays, la notion de vie privée n’existait pas. Comme si, dans ces pays, certaines situations ou conditions de vie annulait le droit à l’image.

Ce regard est profondément colonial : il suppose que certaines populations seraient “filmables” par défaut, sans autorisation, sans conséquences, sans recours.

Non, ces pays ne sont pas des zones de non-droit

Contrairement à ce que semblent croire certains créateurs, la majorité des pays concernés disposent de lois strictes sur la protection de l’image, de la vie privée et de la dignité.

🇮🇳 Inde

En Inde, le droit à la vie privée est reconnu comme droit fondamental par la Cour suprême. Filmer une personne identifiable sans son consentement, puis diffuser l’image à des fins de moquerie, de stigmatisation ou de profit peut entraîner :

  • des poursuites civiles,
  • des sanctions pénales,
  • notamment lorsqu’il s’agit de mineurs.

Les contenus montrant des quartiers pauvres ou des enfants sont particulièrement sensibles et peuvent être considérés comme exploitants ou dégradants.

🇪🇬 Égypte

L’Égypte applique des lois très strictes concernant :

  • la captation d’images dans l’espace public,
  • la diffusion sur les réseaux sociaux,
  • et la “diffamation” ou l’atteinte à l’image du pays.

Filmer des personnes sans autorisation, surtout dans un contexte négatif, peut conduire à :

  • des arrestations,
  • la confiscation du matériel,
  • des peines de prison ou de lourdes amendes.

Plusieurs touristes et créateurs ont déjà été interpellés pour des vidéos jugées attentatoires à la dignité nationale ou individuelle.

🇲🇦 Maroc

Au Maroc, le droit à l’image est clairement reconnu. Diffuser l’image d’une personne identifiable sans son consentement peut entraîner :

  • des poursuites pénales,
  • des peines de prison,
  • et/ou des amendes importantes.

Filmer un guide, un commerçant ou un passant en le présentant comme malhonnête ou agressif constitue un risque juridique réel, d’autant plus lorsque la vidéo est monétisée.

Des conséquences réelles pour les personnes filmées

Ce que ces créateurs ignorent — ou feignent d’ignorer —, ce sont les conséquences locales.

Un guide filmé en train de “forcer” une vente, même hors contexte, peut :

  • perdre son travail,
  • être arrêté,
  • subir des représailles,
  • voire risquer sa liberté ou sa sécurité.

Dans certains pays, être montré négativement par un média étranger peut attirer l’attention des autorités de manière extrêmement dangereuse. Une vidéo virale peut briser une vie.

Le tourisme de la peur comme business

Ces contenus ne sont pas neutres. Ils répondent à une logique algorithmique :

  • créer du malaise,
  • provoquer la peur,
  • conforter les préjugés.

“On se fait toujours arnaquer.”
“Ils sont trop insistants.”
“Ce pays est dangereux.”

Ce narratif est non seulement faux, mais aussi profitable. Plus la vidéo choque, plus elle est partagée. Et pendant que certains encaissent vues, abonnés et revenus publicitaires, d’autres paient le prix fort — sans avoir jamais donné leur accord.

Oui, ces créateurs peuvent être poursuivis

Il est crucial de le rappeler :
le statut de touriste ou de créateur de contenu n’offre aucune immunité juridique.

Les personnes filmées peuvent :

  • porter plainte localement,
  • saisir la justice,
  • demander le retrait des vidéos,
  • engager des poursuites pour atteinte à la vie privée, diffamation ou exploitation de l’image.

Sous-estimer la justice de ces pays est une erreur grave, souvent nourrie par un sentiment de supériorité occidentale.

Créer du contenu n’excuse pas tout

Voyager, documenter, raconter : tout cela est légitime.
Humilier, exposer, stigmatiser et mettre en danger ne l’est pas.

Filmer quelqu’un sans son consentement, surtout dans une situation de vulnérabilité, n’est ni du journalisme, ni du “réalisme”, ni de la liberté d’expression. C’est une forme de violence symbolique, parfois juridique, parfois physique.

À l’heure où les réseaux sociaux abolissent les frontières, il est urgent de rappeler une chose simple :
Les droits humains ne s’arrêtent pas à l’aéroport.

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